« The Roaring Waves » est un album de sept morceaux instrumentaux initié par Steve Hackett et Steve Rothery. Il sortira le 28 août 2026. Riccardo Romano – en charge des claviers, de la basse, de la co-production et du mixage – a très gentiment accepté de répondre à nos questions.
PM : Comment êtes-vous devenu l’un des piliers de l’album « The Roaring Waves » ? Aviez-vous déjà travaillé avec Steve Hackett et Steve Rothery ?
RR : Je collabore régulièrement avec Steve Rothery depuis 2014. Plus tôt cette année-là, j’ai eu l’occasion d’assurer la première partie du groupe italien Ranestrane pour quelques dates du Steve Rothery Band. À l’époque, le groupe de Steve débutait et n’avait pas encore de claviériste. Ils m’ont remarqué pendant le concert et m’ont proposé de les rejoindre. Depuis, nous avons sorti un album, « The Ghosts of Pripyat ». Cela fait maintenant douze ans que nous jouons ensemble et nous avons beaucoup tourné dans le monde entier. De plus, il y a quelques années, Steve et moi avons commencé à écrire un album ensemble, qui sortira prochainement.
À propos de « The Roaring Waves », je pense que l’idée de cet album est née après que Rothery ait été invité à un concert de Hackett. Dès lors, les deux Steve ont commencé à se retrouver pour composer et créer un album ensemble. Ils se sont rendu compte qu’il leur fallait un claviériste capable d’intégrer les arrangements et de s’occuper également de la production. C’est comme ça que j’ai rejoint le projet.
PM : À quel moment avez-vous compris que ce projet allait devenir un véritable album et non une simple collaboration entre Steve Hackett et Steve Rothery ?
RR : Je crois que les deux Steve avaient un album en tête dès le départ. Leurs premières improvisations ont fait germer des idées qui ont ensuite servi de base aux compositions finales. Depuis que je les ai rejoints, nous avons organisé des sessions d’écriture ensemble au studio de Marillion, puis nous avons rassemblé tous les morceaux et vu l’album prendre forme.
PM : Quels ont été vos différents rôles dans la réalisation de l’album (claviers, mastering, écriture, production, etc.) ?
RR : Certains de mes rôles sur cet album se sont imposés au fil de sa création. Par exemple, au départ, nous avions envisagé de faire appel à un autre bassiste, ou de confier le mixage à quelqu’un d’autre. Mais les deux Steve et moi avons été de plus en plus encouragés à prendre davantage de responsabilités, car ils sentaient mon implication profonde dans le projet et ne souhaitaient pas trop d’interventions extérieures. J’étais souvent celui qui avait des doutes, mais ils me répondaient : « Je ne peux imaginer personne d’autre qui puisse aimer cette musique autant que toi, qui puisse en prendre mieux soin.» Finalement, j’ai joué tous les claviers et toute la basse. J’ai produit l’album avec Rothery et j’ai réalisé le mixage final.
PM : Vous possédez une très belle qualité de chant, notamment avec le groupe Nine Skies : pourquoi « The Roaring Waves » est uniquement instrumental ? La question d’y intégrer des parties chantées s’est-elle posée ?
RR : Dès le départ, les deux Steve avaient décidé d’un album instrumental. C’était un atout de le savoir d’emblée, car ils ont immédiatement orienté les compositions sachant qu’il n’y aurait pas de paroles et que les mélodies constitueraient le fil conducteur de l’album. C’était un choix audacieux, et je crois que ce courage a été récompensé par la qualité du résultat.
PM : À quel moment avez-vous cessé de penser : « Je travaille avec Steve Hackett et Steve Rothery », pour commencer à les considérer simplement comme deux musiciens au service d’une même œuvre ?
RR : Dès le départ, j’ai cherché à me prémunir contre le risque d’être submergé par le poids des noms de ces deux maîtres et par la responsabilité que représentait cet album. J’ai tout simplement essayé de ne pas penser à leurs noms de famille ; pour moi, ils étaient simplement Steve et Steve. Je dois dire que la musique elle-même m’a beaucoup aidé : j’étais tellement concentré sur la création de la meilleure musique possible que j’en ai facilement oublié qui se trouvait en face de moi. Leur grande humilité a également été un atout, tout comme le fait que j’étais déjà ami avec Rothery depuis de nombreuses années.
PM : Quelle était la méthode de travail : les idées venaient-elles des guitares, des claviers, d’improvisations collectives ? Comment ont été construits les différents morceaux et comment s’organisait le travail entre les différentes sessions ?
RR : Le processus créatif, la composition de l’album, a été un peu chaotique, fruit de différentes méthodologies employées au fil des ans. Mais je ne le dis pas de façon négative ; au contraire, j’adore le chaos. Je ne suis pas très fan de l’ordre lorsqu’il s’agit d’inspiration et de créativité. L’ordre est venu plus tard, lors de la production de l’album.
Certaines chansons sont nées de premières sessions entre les deux Steve, d’autres comme « The Storm », « The Black Sea » et « The Roaring Waves » sont nées de jam sessions entre nous trois. Je peux affirmer sans hésiter que chaque composition porte l’empreinte de chacun de nous. C’est un album choral, avec les mélodies principalement composées par les deux Steve, et j’ai composé la plupart des harmonies.
Je suis fier de dire que ce n’est pas simplement une « collaboration » entre deux grands artistes, mais un album riche en mélodies magnifiques, en compositions originales et en musique authentique.
PM : Quelle place occupent vos claviers dans l’équilibre entre les deux guitaristes ? Comment s’est répartie l’écriture avec Steve Hackett et Steve Rothery ? Avez-vous évité que l’un prenne le dessus sur l’autre ? Avez-vous parfois dû jouer le rôle de médiateur artistique lorsque plusieurs directions étaient possibles ?
RR : J’ai souvent dû prendre des décisions importantes, parfois risquées. À une étape cruciale du processus, Steve Rothery et moi étions souvent les invités de Hackett. Je travaillais la nuit jusqu’à l’aube, puis je leur montrais mon travail, et ils étaient généralement agréablement surpris.
Dès le début, ils m’ont fait confiance, et cette confiance n’a fait que se renforcer avec le temps. C’était essentiel pour moi, car cela m’a permis d’être à l’aise et de donner le meilleur de moi-même.
Je savais pertinemment que je voulais que leur langage mélodique s’exprime pleinement et qu’il existe un équilibre constant entre eux deux. Être un grand fan de Marillion et de Genesis m’a certainement aidé ; je savais reconnaître une idée géniale venant de l’un d’eux. L’album est un dialogue permanent entre eux ; on a l’impression qu’ils communiquent au-delà des mots.
PM : Lorsque deux guitaristes possèdent une personnalité aussi forte, comment décide-t-on lequel doit raconter l’histoire à un moment précis, et lequel doit simplement la servir ?
RR : Je ne peux pas dire avoir suivi une règle constante tout au long de l’album. Très souvent, une belle mélodie surgissait spontanément de l’un de nous deux, et il était alors évident pour tout le monde qu’il l’interpréterait lui-même. Dans d’autres cas, nous avons donné une sorte de structure à certains morceaux, une sorte de A-B-A-B par exemple, et nous avons alors essayé d’alterner entre nos deux voix. Sur le dernier morceau, Hackett joue aussi de l’harmonica, et là, il y avait trois ou quatre voix avec mon Hammond. Parfois, à l’écoute, on ne distingue pas toujours clairement qui joue quoi, mais je ne pense pas que ce soit un problème. Comme je l’ai dit précédemment, ce n’est pas un album de démonstration de guitare ; c’est de la musique.
PM : En tant que producteur artistique, avez-vous demandé à Steve Hackett ou Steve Rothery de refaire une prise parce qu’elle ne servait pas suffisamment le morceau ?
RR : Tellement de fois ! Je pourrais donner des tas d’exemples. Ils n’ont pas la même méthode. Steve Rothery préfère jouer instinctivement, alors je l’enregistre en plusieurs prises et je choisis la meilleure. Steve Hackett, lui, préfère répéter la même partie jusqu’à ce qu’il soit satisfait, sans autre option. Il m’est souvent arrivé de leur demander à tous les deux de refaire un passage que je jugeais perfectible.
Mais l’inverse s’est aussi produit. Un jour, nous travaillions sur un morceau, « The Storm », dans lequel j’avais déjà un solo assez long de Hackett. Je craignais que sa présence dans cette partie ne soit un peu déséquilibrée, alors j’ai demandé à Rothery de jouer un solo sur la deuxième partie. Il a enregistré plusieurs prises, et je trouvais qu’il jouait divinement bien. À un moment donné, il s’est arrêté et a dit : « Désolé, Riccardo, mais je préfère ne pas continuer. J’ai l’impression que ce que je fais ne me satisfait pas. » J’ai trouvé ça dommage, mais j’ai hoché la tête et je n’ai rien dit de plus. J’ai ensuite travaillé sur son enregistrement, en combinant et en sélectionnant les meilleurs passages. Des mois plus tard, nous avons réécouté le morceau, mais Steve ne se souvenait plus de ce qu’il avait joué. Il s’est alors tourné vers Hackett et lui a dit : « Quel solo magnifique ! » Et j’ai répondu : « Mais c’est toi ! ». C’est l’un des plus beaux morceaux que Steve Rothery ai jamais joué.
PM : Steve Hackett et Steve Rothery possèdent chacun une identité musicale immédiatement reconnaissable. Qu’avez-vous appris en les observant travailler ensemble ? Avez-vous découvert une facette de Steve Hackett ou de Steve Rothery que leurs fans connaissent peu ? Existe-t-il des différences marquantes dans leur manière de composer et d’enregistrer ?
RR : Ils présentent à la fois de nombreuses similitudes et de nombreuses différences. Je dirais que Rothery est un peu plus instinctif et Hackett plus structuré dans sa manière de composer. Cela tient peut-être au fait que Rothery a toujours fait partie d’un groupe, tandis que Hackett est artiste solo depuis de nombreuses années. De leur collaboration, j’ai tiré un enseignement fondamental que je résumerais en un seul mot : la priorité. Au fil des années, j’ai accordé tellement d’importance aux détails que j’ai réalisé qu’ils n’étaient pas essentiels. Ils m’ont aidé à comprendre ce qui fait réellement la différence dans l’écriture et la production musicale.
PM : Vous avez assuré le mixage de l’album. Avec le recul, y a-t-il une décision sonore que vous avez prise instinctivement et qui est devenue l’une des signatures du disque ?
RR : Au départ, je dois avouer que j’ai abordé le mixage avec trop de timidité. C’était un mixage trop lisse, sans prise de risque. Puis j’ai réalisé mon erreur : nous étions en train de créer une œuvre d’art et il me fallait du courage. Alors, lors des crescendos, j’ai cherché à les accentuer. J’essaie aussi d’introduire des changements brusques, qui surprennent et captent l’attention. Il était essentiel de concevoir un album concept dédié aux thèmes marins. J’ai essayé de le mixer comme si chaque élément racontait une histoire. L’album respire, il a la dynamique des vagues.
PM : La mer est le fil conducteur de l’album. Comment ce concept est-il né, et comment s’est-il traduit dans les arrangements des claviers ? Quels claviers ou sons ont été essentiels pour créer cette ambiance si particulière ? Existe-t-il un ou des passages où vous avez volontairement choisi de ne pas jouer afin de « laisser parler le silence » ?
RR : Tout s’est fait très naturellement. Je crois sincèrement que cela a inconsciemment guidé nombre de nos décisions concernant l’album. Par exemple, nous avons réalisé à un moment donné que tous les titres des morceaux en cours d’élaboration convergeaient naturellement vers un même thème : la mer. Nous avons alors compris que l’album prenait forme comme un concept, presque sans même nous en rendre compte. Nous avons seulement retravaillé quelques titres, puis nous avons continué à composer et à arranger les morceaux, en gardant à l’esprit le thème qui nous guidait.
Concernant les claviers, j’ai pris des décisions radicales : je ne voulais pas trop de claviers sur l’album ; j’ai essayé de me limiter et de laisser un maximum de place aux deux Steve. J’ai privilégié les claviers qui mettaient l’accent sur l’aspect humain et la performance, comme les pianos, les orgue Hammond, etc. Ainsi, je souhaitais faire émerger la dimension vivante de la mer et la relation que l’homme entretient avec elle. Pas une profusion de nappes synthétiques, mais plutôt la fragilité de sa majesté.
PM : Combien de musiques inédites existent aujourd’hui autour de « The Roaring Waves » ? Suffisamment pour imaginer un second volume ou un album très différent ?
RR : Je ne peux pas dire qu’il y ait des morceaux que nous avons composés ensemble qui ne figurent pas sur l’album. Mais je sais que les deux Steve ont encore une foule d’idées et qu’ils ont très envie de se retrouver et de faire de la musique ensemble.
PM : Quel titre a demandé le plus de travail avant d’atteindre sa forme définitive ?
RR : Sans aucun doute « Pacific Coast Highway ». Même si cela ne paraît pas évident au premier abord, c’est le morceau le plus expérimental de l’album, celui qui s’éloigne le plus de ce à quoi on pourrait s’attendre d’un album de Hackett et Rothery. Il regorge d’idées, et il n’a pas été facile d’en tirer le meilleur parti. Le projet final, le mixage final, contient plus de trois cents pistes audio. Je suis très fier de ce morceau, techniquement c’était le plus complexe à créer.
PM : Le rock progressif est souvent associé à la virtuosité. « The Roaring Waves » semble au contraire privilégier l’émotion. Pensez-vous que le genre évolue dans cette direction ?
RR : Honnêtement, je ne sais pas. Je pense qu’aujourd’hui plus que jamais, il y a cette volonté de se démarquer à tout prix, d’impressionner à tout prix. Et la vitesse, la technique et la virtuosité sont des moyens pour y parvenir.
Je l’ai dit à maintes reprises : « The Roaring Waves » est tout le contraire. C’est l’album de deux artistes qui n’ont plus rien à prouver et qui peuvent se permettre le luxe de composer en toute liberté. Et tout au long de la composition et de la production de l’album, les seules questions que nous nous sommes posées pour chaque décision étaient : « Est-ce suffisamment émouvant ? Est-ce touchant ? Est-ce que cela reflète le sentiment et l’histoire que nous racontons ?» Personne ne s’est jamais demandé si c’était assez virtuose. L’essentiel était de toucher l’émotion.
PM : Dans dix ans, comment aimeriez-vous que l’on parle de « The Roaring Waves » ? Comme d’une rencontre exceptionnelle entre deux grands guitaristes ou comme d’un album qui a trouvé sa propre identité ?
RR : Merci pour cette excellente question, à laquelle j’ai répondu sans le vouloir lors de l’interview. Je tiens à le répéter : The Roaring Eaves n’est ni une « opération », ni une « collaboration ». C’est une composition musicale organique, écrite à quatre mains (parfois à six, avec ma participation). C’est le triomphe de la mélodie, de l’exploration émotionnelle, rien n’est laissé au hasard. J’ai lu les premiers commentaires sous le clip du premier single, « The Black Sea ». Beaucoup ont écrit : « J’ai pleuré à la première écoute.» C’est le plus beau compliment que je puisse recevoir. Pouvoir émouvoir quelqu’un sans avoir recours à la voix ni aux mots, c’est inestimable.
PM : Peut-on imaginer voir un jour ce projet sur scène ?
RR : Je l’espère vraiment. Je pense que cela dépendra beaucoup de l’accueil qu’il recevra.
PM : A titre personnel, quels sont vos prochains projets musicaux ?
RR : Je finalise actuellement les enregistrements des claviers et la production du nouvel album de Ranestrane, « The Elephant Man », qui sortira cet automne. Je travaille également sur l’enregistrement de ma voix pour le nouvel album de Nine Skies. J’espère aussi avoir suffisamment de temps l’année prochaine pour terminer mon prochain album solo.
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Line up : Steve Hackett (guitares électrique et acoustique), Steve Rothery (guitare électrique), Riccardo Romano (claviers, basse), Leon Parr (batterie)
Tracklist : 1/ The Storm (6:51) 2/ Sandsend (4:45) 3/ Red Dragon (4:18) 4/ The Roaring Waves (7:11) 5/ K-129 (7:53) 6/ The Black Sea (6:41) 7/ Pacific Coast Highway (7:33)
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